Aymar de Chaunac : "L’ingérence économique chinoise est multiforme."

Publié le par Chinoiseries

Aymar de Chaunac, vice-président du Comptoir de l'intelligence économique, répond a quelques questions sur la Chine et l'intelligence économique.

 

Chinoiseries : En un mot, qu’est-ce que l’intelligence économique ?

Plusieurs définitions existent. C’est tout d’abord une traduction approximative du terme anglo-saxon de « business intelligence » qui signifie littéralement renseignement économique. Ensuite, l’IE peut être définie de deux manières différentes selon que l’on se place sur un plan macro ou micro économique. Sur un plan macro-économique, c’est l’ensemble des dispositifs étatiques et administratifs qui permettent, sur un plan offensif, d’acquérir des renseignements stratégiques sur des marchés étrangers et des entreprises qui les composent pour les mettre à disposition des entreprises du pays en question ; sur un plan défensif, tous ces dispositifs permettent d’accompagner les entreprises dans une démarche de protection de leur patrimoine économique. Sur un plan micro-économique, c’est l’ensemble des dispositifs d’une entreprise qui permettent sur un plan offensif, d’acquérir des informations stratégiques sur un concurrent (cellule de veille concurrentielle) et sur un plan défensif, de protéger son savoir-faire (sécurité des systèmes d’information).

 

Chinoiseries : Quelle est son importance dans la vie économique aujourd’hui ? On parle parfois de « guerre économique », est-ce que cette expression se justifie ?

L’IE prend de plus en plus de poids dans la vie économique mondiale. Beaucoup de pays se sont dotés de systèmes d’intelligence économique. Le Japon a été précurseur dans ce domaine. Au sortir de la Guerre Froide, les États-Unis ont mis un dispositif très puissant. En France, cette notion est apparue pour la première fois en 1995 dans le rapport Martre. Mais c’est en 2003, à la suite du rapport du député Bernard Carayon « compétitivité économique, cohésion sociale et intelligence économique » que la France s’est dotée d’un véritable système d’intelligence économique avec un Haut responsable à l’intelligence économique puis aujourd’hui avec une délégation interministérielle à l’intelligence économique. La particularité du modèle français, c’est la notion d’intelligence territoriale avec l’ensemble des Chambres de Commerce et d’Industrie qui sensibilisent les PME à l’Intelligence économique. C’est un modèle qui influence les pays latins et ceux du Maghreb.

Personnellement, je crois que la notion de « guerre économique » est adaptée au contexte actuel. Parfois, on estime que le vocabulaire guerrier n’est pas adapté au monde économique mais dans l’environnement hyperconcurrentiel qui découle de la mondialisation, les entreprises ne se font pas de cadeau et se livre bel et bien à une guerre qui fait des victimes à ne pas oublier, les chômeurs. A titre d’exemple, la déferlante du textile chinois a provoqué en Espagne la fermeture de 400 entreprises textiles et la disparition de 80 000 emplois.

 

Chinoiseries : La Chine est-elle plus active dans ce domaine que d’autres pays ?

Je ne sais pas si elle est plus active que d’autres pays mais je sais qu’elle ne pratique pas la même intelligence économique que les pays occidentaux. Alors que ces derniers pratiquent majoritairement de l’IE défensive, les Chinois pratiquent une IE offensive. Mon estimation personnelle est la suivante. Les pays occidentaux font de l’IE offensive à 30% et de l’IE défensive à 70% en moyenne avec une exception notable pour les États-Unis et le Japon où c’est plus du 50/50. Quant aux Chinois, ils font de l’IE offensive à 90% et de l’IE défensive à 10%. L’IE offensive pratiquée n’est pas de la même nature non plus. Lorsque les pays occidentaux font de l’IE offensive, c’est pour gagner des parts de marché alors que lorsque la Chine fait de l’IE offensive, c’est principalement pour acquérir de la technologie.

 

Question posée par un lecteur : A l’inverse, la France et les autres pays européens ont-ils des stratégies d'intelligence économique en Chine ?

Il est évident que l’Europe a des stratégies d’IE en Chine parce que celle-ci représente le marché le plus porteur du moment. Pour cela, les Etats européens cherchent à avoir une connaissance parfaite du marché chinois, de son environnement politique et juridique, des tactiques de négociations chinoises… Les services de renseignement des pays européens sont très actifs dans ce domaine. Dans les ambassades, les missions économiques sont chargées de collecter des informations stratégiques sur le marché chinois. On ne se mobilise pas seulement au niveau étatique mais également au sein des entreprises. Celles-ci, dans leurs cellules de veille, acquièrent des informations sur la Chine et sur ses concurrents avant d’entamer des négociations avec évidemment plus ou moins de succès.

Sur un plan plus défensif, des stratégies existent. Beaucoup d’entreprises font appel à des administrations ou à des cabinets d’intelligence économique avant de se rendre en Chine pour connaître les risques de pillage technologique en Chine et pour connaître certaines parades.

 

Chinoiseries : Y a-t-il une stratégie coordonnée par les autorités chinoises ? Quels sont en Chine les acteurs institutionnels de l’intelligence économique ? Quels sont leurs cibles ?

Les Chinois n’utilisent pas le terme d’Intelligence économique mais ils en font, tout du moins pour une partie de ce recouvre l’IE. Il n’y a pas non plus un dispositif centralisé d’intelligence économique mais une multitude d’acteurs qui participent au système de renseignement économique chinois. J’en citerai ici quelques uns. Le Ministère des Sciences et Technologies, en charge de la veille technologique ; Le Ministère du Commerce, chargé d’accompagner les entreprises chinoises dans leurs négociations commerciales ; le Bureau de recherche des affaires du Conseil d’Etat, chargé d’acquérir des renseignements stratégiques au profit du Premier Ministre Chinois ; le Ministère de la sécurité de l’Etat qui regroupe l’ensemble des services secrets chinois chargé de l’espionnage économique ; le Ministère des Affaires étrangères dont les diplomates recueillent des informations dans le domaine technologique ; on peut citer également la Commission des Sciences et Technologies de l’Industrie de défense. Il faut savoir que toutes ces institutions se sont mises au renseignement économique offensif à partir véritablement d’une directive de 1995 du Comité central du Parti communiste chinois : « Décision sur l’accélération du développement scientifique et technique ». Fait intéressant, cela correspond à la naissance de l’IE en France.

Leurs cibles sont évidemment les entreprises occidentales, japonaises ou encore sud coréennes, celles qui notamment développent des produits de haute technologie. Mais la Chine ne s’attaque pas seulement à ces entreprises. Elle sait très bien que d’autres pays émergents sont ses principaux compétiteurs. Elle s’intéresse donc de près à ces entreprises, notamment à celles de l’Asie du Sud Est dans les pays qu’on nomme Tigres et Dragons (Malaisie, Thaïlande, Vietnam…).

 

Chinoiseries : Les entreprises chinoises mènent-elles en plus des recherches pour leur propre compte ? Au-delà de l’acquisition d’informations techniques, quelles peuvent être leurs objectifs ?

Les entreprises chinoises n’ont pas encore en leur sein de véritables dispositifs d’intelligence économique. Elles pratiquent du renseignement économique de façon désordonnée mais cela rapporte toutefois ses fruits. Ainsi, il n’est pas rare qu’elles envoient des stagiaires dans d’autres entreprises pour recueillir de l’information. Elles n’hésitent pas à envoyer des délégations dans des salons d’affaire en Europe ou ailleurs pour obtenir des renseignements précieux auprès d’intervenants parfois un peu trop bavard. Bien d’autres exemples d’ingérence sont à noter.

Il est vrai qu’elles ne font pas qu’espionner pour acquérir de l’information technique. Elles disposent de très bon négociateurs qui leurs font de plus en plus gagner des marchés. Il faut en être conscient. En étant auparavant nos simples clientes, elles sont devenues nos concurrentes.

 

Chinoiseries : Concrètement, quelle formes peut prendre une ingérence économique ?

L’ingérence économique chinoise est multiforme. Elle peut être légale, à la limite du légal voire illégale. Le système des « joint venture » fait en sorte que les entreprises occidentales apportent leurs techniques pour servir le partenaire chinois. La signature de gros contrats commerciaux a pour corollaire le transfert de technologie. Nous n’allons pas nous plaindre des signatures actuelles d’importants contrats entre la Chine et la France mais il ne faut pas être naïf. Cela profite également à la Chine. Les accords de coopération scientifique sont encore des moyens pour les Chinois d’acquérir de la technologie. En 2006, l’Union européenne avait passé plus de cent accords de ce type. L’envoi d’étudiants chinois dans les universités européennes et américaines a une valeur ajoutée très importante quand ceux-ci reviennent au pays. Il y a actuellement plus de 15 000 étudiants chinois en France.

Dans les techniques à la limite du légal, il y a le fait pour la Chine d’acquérir des produits commerciaux et d’en transférer quelques uns dans des laboratoires afin qu’ils soient disséqués et analysés. C’est ce qu’on appelle le « reverse engineering ».

Enfin, il y a les modes opératoires illégaux dont fait partie l’espionnage industriel avec notamment les cyber-attaques. Les services de renseignement chinois y contribuent largement. Dans les procédés illégaux, il y a bien sûr le copiage et la contrefaçon. La Chine est la championne de la violation des droits de la propriété intellectuelle. En 2006, on estimait que seulement 9% des entreprises européennes n’avaient pas été victimes de vols de propriété intellectuelle en Chine. Cette même année, 83% des saisies de douaniers européens provenaient de Chine. Les pays qui déposent peu de brevets sont donc les plus vulnérables. La France en fait partie.

 

Question posée par un lecteur : Comment se protéger ? Est-ce que les protections classiques (brevets…) sont reconnues en Chine ? Est-ce qu'elles sont efficaces ? Y a t-il des précautions particulières à prendre vers ce pays ?

Parce qu’il est reconnu que la Chine représente un danger pour les entreprises occidentales, il ne faut pas arrêter pour autant de commercer avec ce pays. Il représente un énorme marché et donc un potentiel extraordinaire de croissance pour nos entreprises. Il faut trouver le juste milieu entre le business et la délivrance d’informations. Ceci passe par plusieurs moyens : tout d’abord, avoir une connaissance parfaite du marché chinois, des techniques de négociation : savoir être patient dans les pourparlers commerciaux. A vouloir trop vite conclure un contrat, on risque de céder sur le transfert de technologie. Il ne faut pas oublier qu’on se trouve au pays de Confucius et de Sun Tse. S’adresser aux missions économiques dans les ambassades ou à des cabinets d’avocats d’affaire occidentaux en Chine qui ont l’habitude des négociations commerciales en Chine. Savoir protéger sa propriété intellectuelle. Il faut également former nos commerciaux pour que ceux-ci, fiers de leur savoir faire, ne lâchent pas trop d’informations stratégiques lors de conférences ou salons. Il y a aussi des tas de bonnes pratiques à connaître pour protéger le patrimoine de son entreprise : ne pas travailler dans les transports ; ne jamais lâcher son portable des yeux ; parler avec prudence des affaires dans les lieux publics.

Il ne faut pas oublier non plus que nous disposons dans nos pays de services de contre espionnage économique qui aident les entreprises à ne pas se faire voler leur patrimoine scientifique. En France, la Direction Centrale du Renseignement intérieur a un service dédié à cette lutte.

Publié dans L'invité

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zh 21/11/2010 04:15



Merci pour cet article, en meme temps complet et concret.


Beau blog !