Censure en Chine : "Feu sur le quartier général"

Publié le par Chinoiseries

Les dernières semaines ont donné quelques exemples caricaturaux de la censure chinoise et de ses limites. Il y a bien sur le black-out autour du Prix Nobel de la paix décerné à Liu Xiabao, black-out dont l'efficacité semble toute relative si l'on en croit l'explosion du nombre de recherches à ce sujet sur l'internet chinois.

Plus surprenant, la censure d'une interview du... premier ministre chinois Wen Jiabao. Interrogé sur CNN, il affirmait que des réformes politiques étaient inévitables, résultat ces passages ont disparus des transcriptions en chinois et les recherches du type "Wen Jiabao CNN" conduisent directement à une page d'erreur.

 

De telles mesures paraissent peut-être nécessaires à quelques oligarques pour maintenir la stabilité intérieure du pays mais elles sont désastreuses pour l'image de la Chine à l'extérieur de ses frontières.

Même sur le plan intérieur un tel niveau de censure devient inefficace : combien de temps un État peut-il cacher à sa population les idées de son numéro 2 ? D'autant que l'ouverture aux médias étrangers et le développement de nouvelles formes d'information via internet rend la censure de plus en plus difficile voire contre-productive : bloquer un site ou un mot clé c'est reconnaître qu'il y a derrière quelque chose à cacher.

 

Alors n'est-il pas temps d'assouplir cette censure ? C'est peut-être ce que se sont dit quelques anciens responsables du parti, dont par exemple un ancien directeur de l'organe officiel du PCC ou l'ancien secrétaire de Mao, lorsqu'ils ont publié le 11 octobre une lettre ouverte demandant la fin de la censure.

On peut moquer cette initiative de caciques sur le retour mais elle dessine un programme cohérent et remarquablement ambitieux dont il faudra suivre les développement. En attendant certaines revendications contenues dans cette lettre méritent d'être citées.

 

Au sujet de la censure du premier ministre : "Nous sommes rigoureusement incapables de trouver un responsable. C'est une main noire invisible, qui pour ses propres raisons viole la constitution, ordonnant souvent par téléphone que telle ou telle personne ne soit pas publiée ou que tel ou tel évènement soit passé sous silence. [...]Ces mains noires invisibles appartiennent au département central de la propagande. Actuellement, ce département est placé au-dessus du comité central du Parti et au-dessus du Conseil d'Etat. De quel droit ?"

 

On peut imaginer que la censure du premier ministre a fait grincer quelques dents à Pékin. Question : si même le premier ministre peut voir ses discours recoupés, qui a les clés de la censure ? Apparemment certains se posent encore cette question après une vie au service du Parti...

Derrière cette interrogation se cache peut-être, 20 ans après la victoire des conservateurs lors de Tiananmen, la renaissance d'une aile progressiste au sein du Parti communiste chinois. Wen Jiabao en serait le leader naturel tant du fait de son parcours que de son image d'homme proche du peuple. Encore faudrait-il savoir s'il approuve une démarche qui le met aussi explicitement dans le rôle du 1er opposant.

 

"Respecter les journalistes et les soutenir. Les journalistes doivent être des "rois sans couronnes". Rapporter les incidents de masse et dénoncer la corruption sont des missions nobles au service du peuple"

 

Hauts et bas pour les journalistes chinois. Jusqu'à présent plutôt classés parmi les ennemis de l'Etat embastillables à tout moment, les voilà promus au rang de Confucius (le "roi sans couronne"). C'est que Confucius, qui lui non plus n'a pas eu la vie facile, s'est d'abord illustré en dénonçant les pratiques des fonctionnaires de son époque. La comparaison est sévère si elle signifie que la Chine d'aujourd'hui a besoin de la même rénovation morale que celle d'il y a 2500 ans.

En tout cas, le coeur du problème est là : Comment se développer et se moderniser sans se débarrasser de la corruption et des abus de toutes sortes ? Et comment s'en débarrasser s'il est interdit de les dénoncer ?

 

"Internet est une plate-forme de discussion importante pour notre société et nos citoyens. L'espionnage en ligne doit être aboli, "l'armée des 50 centimes" doit être abolie et les restrictions sur les technologies permettant de contourner la censure doivent être abolies."


Ce Passage a au moins le mérite d'évoquer quelques spécialités locales. L'armée des 50 centimes, ce sont des internautes qui postent des commentaires favorables au gouvernement sur les principales plate-formes chinoises contre rémunération. Le nom vient précisément de cette rémunération : 0.5 yuan (environ 0.05€) par commentaire.

 

"Il n'y a plus de tabous concernant l'histoire du Parti. Les Citoyens chinois ont le droit de connaître ses erreurs."

 

Affirmation d'autant plus remarquable qu'elle est suivie d'une critique mezzo vocce du Grand bond en avant et de la Révolution culturelle. Pour ce qui est de la vraissemblance, cette phrase est aujourd'hui à peu près au niveau de "il y a des extraterrestres dans votre jardin", mais peut-être que est-ce en train de changer ?

 


Traduction de la lettre (traduction complete sur Rue89) :

 

"Chers membres de la Comité permanent de l'Assemblée Nationale Populaire [le parlement chinois NdT],

 

L'article 35 de la Constitution Chinoise, telle qu'adoptée en 1982, dispose clairement que "les Citoyens de la République populaire de Chine bénéficient de la liberté de parole, de la liberté de la presse, de la liberté de réunion, d'association, de rassemblement et de manifestation." Depuis 28 ans, cet article est resté sans effet, nié par la réglementation mise en place pour son "application". Cette fausse démocratie faite de déclarations formelles démenties par la réalité est devenue une tache scandaleuse dans l'histoire de la démocratie mondiale.

Le 26 février 2003, [...] peu après qu'il ait pris ses fonctions, le Président Hu Jintao déclarait : "La suppression des restrictions à la liberté de la presse et le développement de la liberté d'expression sont majoritairement réclamés par la société. C'est naturel et il doit en être tenu compte dans le processus législatif. Si le Parti Communiste ne se réforme pas, s'il ne se transforme pas, il va perdre sa vitalité et, inévitablement, s'éteindre".

Le 3 octobre, la chaîne américaine CNN diffusait un entretien entre le premier ministre chinois Wen Jiabao et le présentateur Fareed Zakaria. Répondant aux question du journaliste, Wen Jaibao a dit ; "la liberté d'expression est indispensable à toute nation, la Constitution chinoise la reconnaît à son peuple. L'aspiration populaire à la démocratie ne peu pas être vaincue."

Conformément à la Constitution, et dans l'esprit des déclaration du Président Hu et du Premier Ministre Wen, nous recommandons ce qui suit pour la concrétisation des libertés de parole et de presse :

[...]

1. Abolir les contrôles sur les médias, permettre aux organisme de presse de fonctionner indépendamment, mettre en place un système où les directeurs et rédacteurs en chef sont réellement responsable de leurs publications.

2. Respecter les journalistes et les soutenir. Les journalistes doivent être des "rois sans couronnes" [surnom de Confucius qui est aussi célébre pour avoir dénoncé les abus des fonctionnaires de son époque]. Rapporter les incidents de masse [c'est-à-dire les manifestations non autorisées et les émeutes] et dénoncer la corruption sont des missions nobles au service du peuple et ce travail doit être protégé et soutenu pour mettre fin au comportement illégal de la police et de certains gouvernements locaux.

3. Permettre aux journalistes de faire librement leur travail sur l'ensemble du territoire.

4. Internet est une plate-forme de discussion importante pour notre société et nos citoyens. Mises à part les informations qui concernent réellement le secret d'Etat et les discours qui violent la vie privée d'un citoyen, les organismes en charge de la régulation d'internet ne doivent pas supprimerer arbitrairement des textes ou des commentaires. L'espionnage en ligne doit être aboli, "l'armée des 50 centimes" [des internautes rémunérés 0.5 yuans (soit 0.05€) à chaque fois qu'ils postent un commentaire favorable au gouvernement] doit être abolie et les restrictions sur les technologies permettant de contourner la censure doivent être abolies.

5. Il n'y a plus de tabous concernant l'histoire du Parti. Les Citoyens chinois ont le droit de connaître ses erreurs.

6. [...] Une réforme doit permettre la privatisation des journaux et des magazines. L'histoire nous parle : lorsque les dirigeants et les décideurs ne font qu'un, lorsque le gouvernement comme les médias sont désignés comme "le parti" et lorsque ce parti travaille pour lui-même, il est difficile de comprendre la volonté du peuple et de le diriger efficacement. A l'époque du Grand bond en avant et de la Révolution culturelle, les journaux, les magazines, les télévisions et les radios n'ont jamais rendu compte sincèrement de la volonté du peuple. Le parti et les membres du gouvernement ont été insensibles aux voix discordantes de telle sorte qu'ils ont eu des difficultés à reconnaître et à corriger de graves erreurs. Une nation démocratique ne permet pas que le parti au pouvoir et le gouvernement utilise l'argent du contribuable pour entretenir des médias qui chantent leurs louanges.

7. Permettre la libre circulation en Chine continentale des publications venues de Hong Kong et Macao. Notre pays a rejoint l'Organisation mondiale du commerce et économiquement nous sommes intégrés au reste du monde, tenter de rester impénétrables culturellement va à l'encontre du programme d'ouverture et de réforme qui est déjà à l'oeuvre. Hong Kong et Macao sont des enclaves de liberté culturelle à nos portes et les livres et les magazines qui y sont publiés sont appréciés par la ^population.

8. Réformer les organes de propagande de telle sorte que leurs fonctions passent de la définition de si nombreux tabous à la protection de l'exactitude, de l'opportunité et de la liberté des flux d'information, de l'assistance aux fonctionnaires corrompus pour faire disparaître et contrôler la vérité au soutien aux médias qui suivent l'action du Parti et du gouvernement, de l'interdiction de publication, du renvoi d'éditeur et de l'arrestation de journalistes à la protection des médias et des journalistes contre le pouvoir. Nos organes de propagandes ont une réputation abominable dans le Parti et dans la société. Ils doivent travailler au bien commun afin de redresser leur réputation. Le moment venu, ces organes de propagande pourront être renommé pour être plus en adéquation avec les tendances mondiales.

 

Nous vous sollicitons en espérant votre meilleure attention.

 

1er octobre 2010

 

Li Rui, Hu Jiwei, Jiang Ping, Li Pu, Zhou Shaoming, Zhong Peizhang, Wang Yongcheng, Zhang Zhongpei, Du Guang, Guo Daojun, Xiao Mo, Zhuang Puming, Hu Fuchen, Zhang Ding, Yu You, Ouyang Jin, Yu Haocheng, Zhang Qing, Yu Yueting, Sha Yexin, Sun Xupei, Xin Ziling, Tie Liu"

 

Publié dans Politique

Commenter cet article