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Ce blog est avant tout un carnet de notes pour l'auteur. Thèmes et formes variables autour d'un objectif unique : comprendre un peu mieux la Chine au travers de son actualité des 3000 dernières années.
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La succession du Dalai Lama, né en 1935, est depuis des années un sujet de tension. La crainte, sans doute partagée par les chinois comme par les tibétains, est que la mort et la succession du Dalai Lama ressemblent à celle du Panchen Lama, deuxième personnage du bouddhisme tibétain, en 1989 : les manifestations de deuil avaient dégénéré, préfigurant le printemps de Pékin quelques mois plus tard. Il avait fallu attendre 1995 pour qu'un successeur soit désigné. L'enfant de 6 ans avait aussitôt été enlevé, on n'en a plus jamais entendu parler depuis, et les autorités chinoises avaient désigné leur propre successeur. Cette substitution avait été très mal perçue par les tibétains qu'ils soient ou non religieux.
En annonçant sa retraite politique, le Dalai Lama joue un coup astucieux. Cela revient à séparer ses fonctions politique, leader du mouvement tibétain et chef du gouvernement en exil, et religieuse, chef spirituel du Tibet, réunies depuis plus de cinq siècles. Il permettra ainsi au mouvement tibétain de se trouver un nouveau dirigeant dans de bonnes conditions, abandonnant à Pékin le loisir de persécuter un nourrisson qui ne sera plus que chef spirituel. Il coupe aussi l'herbe sous le pied à ceux qui s'étonnent de la sympathie que suscite le Tibet et son régime théocratique féodal : c'est désormais le gouvernement tibétain en exil qui sera en position de donner des leçons de démocratie à la Chine.
Les autorités chinoises ne s'y sont d'ailleurs pas trompées, elles qui poussent leurs pions depuis des années en vue de la succession du Dalai Lama ont dénoncé une manoeuvre.
Reste quelques inconnues : Quelle sera l'autorité résiduelle d'un Dalai Lama désigné par Pékin et comment évoluera le bouddhisme tibétain s'il se voit privé un à un de tous ces chefs ? Coté politique : le mouvement tibétain doit beaucoup au charisme de Tenzin Gyatso et à la sympathie qu'il avait su inspirer pour sa cause, son successeur politique saura t-il en faire autant ? Quoiqu'en disent les autorités chinoises, le Dalai Lama actuel a plutôt contribué à apaiser les frustrations après des décennies d'enlisement et de colonisation et à stabiliser le Tibet, y compris en s'opposant ceux qui dans son camps réclamaient des actions plus radicales. Quelles formes prendra le mouvement tibétain après son retrait ? Il est à craindre qu'il perde une partie de son soutien international et se mette d'autant plus facilement à ressembler aux mouvements indépendantistes du Xinjiang : mois structuré et plus violent. Ce scénario n'est dans l'intérêt de personne.
En quelques semaines, 2 régimes hors d'âges sont tombés au Maghreb et les manifestations se sont étendues du Maroc à l'Iran. Pour l'instant ces mouvements de protestation semblent confinés aux pays arabes (encore que l'Iran n'en soit pas un). Mais des régimes apparemment aussi stables et aussi bien établis ont été frappés si vite, des peuples aussi longtemps opprimés sont sortis de la résignation avec une telle force qu'on se prend à réver d'un printemps 2011 qui, comme ceux de 1989 ou de 1848, franchirait toutes les frontières, même culturelles.
Dans cette perspective, parce qu'elle est la plus grande et la puissance dictature au monde mais aussi parce que le mouvement égyptien par certains aspects (manifestations massives contre la corruption, occupation de la place principale de la capitale, ambiguïté de l'armée...) a ressemblé à celui de Tiananamen en 1989, la question de la Chine commence à être sur toutes les lèvres.
Y compris chez les autorités chinoises. Signe de ce malaise : leur réaction spontanée a été de censurer toutes les informations en provenance du Caire. Et une fois que la censure a été emportée par l'ampleur et le succès du mouvement, la presse officielle, obligée d'évoquer le sujet, l'a fait sous forme de mise en garde. Ainsi l'éditorial du China Daily, journal officiel anglophone, appelle a rétablir la stabilité de l'Egypte où les manifestations "ont semé le chaos et paralysé la vie quotidienne de la population" faute de quoi la situation deviendrait "cauchemardesque pour les 80 millions d'égyptiens mais aussi périlleuse pour la pays et la stabilité régionale". Bel enthousiasme...
La situation chinoise est loin d'être comparable à celle de la Tunisie ou de l'Egypte. Trois points au moins diffèrent :
1. Il n'y a pas en Chine d'autocrate indéboulonnable qui focalise le ressentiment de la population, le régime chinois est la dictature d'un parti pas d'un homme.
2. Les pays arabes qui ont renversé leurs régimes étaient, par habitant, plus riches que la Chine et il n'ai pas évident que les inégalités y aient été plus fortes mais la croissance rapide de
l'économie chinoise crée assez d'espoir pour contrebalancer au moins temporairement les insatisfactions.
3. Les révolutions arabes sont aussi des chocs démographiques : tous les pays concernés ont une jeunesse massive. Ainsi, la moitié de la population égyptienne ou Lybienne a moins de 24 ans alors
qu'en Chine l'âge médian est 35 ans, un chiffre comparable à celui des Etats-Unis par exemple. La Chine est un pays relativement agé, et surtout vieillissant.
Cependant la prudence des autorités chinoises se justifie. Il est évident que les révoltes arabes auront un effet d'entrainement : il y aura en Chine des tentative pour les imiter, il y en a d'ailleurs déjà. Que deviendront-elles ? Il est difficile de le dire tant le monde change vite ces jours-ci.
Une chose est d'ores-et-déjà certaine, les révolutions tunisienne et égyptienne portent un coup à l'autorité politique et morale de la Chine. Elles montrent combien est fragile le "consensus de Pékin" selon lequel le développement économique est plus important que le progrès politique et social et bousculent le relativisme cher au gouvernement chinois, selon lequel la démocratie et les droits de l'homme auraient été inventés par les occidentaux pour les occidentaux,
Mais encore faut-il que les mouvements actuels engendrent de réels progrès. Sans quoi le China Daily et les porte-paroles de toutes les dictatures du monde pourraient triompher sur le thème "le statu quo ou le chaos". Les États-Unis ont manifestement pris la mesure de cet enjeux, l'Europe pas encore.
Yves Tiberghien, professeur associé de sciences politiques à l'université de Colombie-Britannique, donnait il y a quelques jours une très interessante conférence à l'Ecole Militaire sur le rôle de la Chine dans la nouvelle gouvernance mondiale.
Voici dans les très grandes lignes quelques idées qu'il a développé :
Vu de Chine : entre doutes et inexpérience
Le contexte est connu : la Chine se développe à une vitesse à peine croyable. En 2000 son PIB était égal au quart du PIB japonnais, 10 ans plus tard le Japon est dépassé. Le revers de la médaille, c'est que tout est nouveaux pour les dirigeants chinois : la mondialisation date en Chine de 15 ans, l'intégration financière et monétaire de 5 ans... De nouveaux problèmes se posent sans cesse et les élites politiques et administratives ont du mal à suivre. Résultat : les autorités chinoises, loin de planifier la domination du monde, ont tendance à laisser faire.
D'autant que la Chine, consciente de ses consciente de ses difficultés intérieures, doute de son rôle et de son destin : seulement 12% des chinois pensent que la Chine est une grande puissance.
Des positions extérieures largement déterminées par la situation intérieure
En Chine le pouvoir est très fragmenté : d'abord entre les 3 niveaux de décentralisation (pouvoir central, provinces et communes) mais aussi au niveau du pouvoir central entre ministères. Les arbitrages sont rendus par le Conseil d'état et en dernier ressort par les 9 membres du Comité permanent du bureau politique du PCC. Cependant, parce que les sujets de politique étrangère sont souvent nouveaux et qu'il n'existe pas de ligne politique définie, les positions de la Chine sur la scène internationale se déterminent le plus souvent par un jeu de pouvoir bureaucratique entre les différents ministères et les provinces. Le Conseil d'Etat et le Comité permanent respectent en général ces rapports de force.
La situation est différente quand le sujet fait l'objet d'un débat public. Dans ce cas le Comité permanent sera plus enclin à intervenir et à politiser le sujet. Quelques exemples qui se sont trouvés ainsi au centre des attentions : la dispute avec le Japon au sujet des iles Diaoyutai ou encore la réglementation sur les OGM. Sur ces sujets, le gouvernement chinois prête attention à l'opinion publique (via des sondages, les opinions émises sur les blogs, les rapport des ONG...), un système de "représentation sans institution" apparaît qui permet de concilier autoritarisme et légitimité.
En résumé, les positions chinoises dépendent en premier lieu des rapports de force entre les différentes coalitions du pouvoir, en second lieu de l'opinion publique et de son degré d'implication et en dernier ressort de la position et de l'implication du Comité permanent.
Conséquences sur la politique étrangère chinoise
Sur la scène internationale, la Chine adopte en général 3 positions :
- soit elle se range du coté de l'avis majoritaire ("bandwagoning"),
- soit elle se pose en arbitre ("balancing") en général entre les États-Unis et l'Europe,
- soit elle refuse de coopérer ("wallbulding").
Typiquement, les deux dernières positions s'expliqueront par des pressions intérieures, soit de l'opinion publique (comme sur les OGM) soit de groupes d'intérêt (comme sur le climat à Copenhague), dans le cas contraire le processus bureaucratique conduira en général la Chine à s'aligner sur la position dominante, le plus souvent celle des États-Unis.
Un quatrième cas de figure existe : la Chine cherche parfois à concevoir et à imposer ses propres solutions (comme par exemple en matière de développement avec le consensus de Pékin). Mais cette situation reste exceptionnelle tout simplement parce que la Chine manque du recul et des élites intellectuelles et universitaires pour concevoir des alternatives aux modèles existants.
On l'a déjà vu, la Chine manipule sa monnaie : elle imprime des Renminbi qu'elle échange contre des dollars et oblige en contrepartie ses banques à bloquer une partie de la monnaie en circulation à l'intérieur du pays. Elle a pu ainsi depuis les années 1990 maintenir le RMB stable par rapport au dollar tout en gardant l'inflation sous contrôle.
Ce beau mécanisme, que j'ai expliqué dans un article précédent, s'est enrayé à partir de 2008. Pour éviter d'être entraîner dans la crise, la Chine a relâché son contrôle sur les banques, celles-ci ont pu prêter plus et plus facilement, des projets qui auraient été écartés quelques mois auparavant ont pu être lancés et ce coup d'accélérateur à pratiquement compensé les effets de la crise des subprimes sur l'économie chinoise. Mais comme dans le même temps le gouvernement chinois n'a pas voulu laisser sa monnaie se réévaluer, de nouveaux billets ont été imprimés à tour de bras pour que le RMB reste ancré à un dollar en chute libre et ils se sont déversés sur le marché intérieur chinois sans pouvoir être "stérilisés". C'est l'étincelle.
Depuis, certes le système bancaire a été repris en main, mais trop tard les prix avaient déjà augmenté. Pas énormément, l'inflation n'était en novembre que de 5.1% sur un an, mais de façon constante et surtout avec des pointes très importantes dans des domaines qui touchent à la vie quotidienne : l'alimentation, le logement... Et contrairement à une idée reçue, le salarié chinois n'est pas plus dévoué à la cause que son camarade européen. Là où les européens acceptent actuellement sans trop broncher de voir leur pouvoir d'achat baisser, les chinois exigent des revalorisation, et les obtiennent parce que le régime chinois préfère gérer un risque de crise économique plutôt qu'une crise sociale. Ainsi, à Pékin, le salaire minimum doit augmenter de plus de 20% cette année, rattrapant celui de la Bulgarie (un pays-membre de l'Union Européenne !).
L'étincelle de 2008 a donc déclenché une forte hausse des salaires... bien trop forte pour que cette augmentation des coûts puisse être absorbée par les entreprises sans qu'elles augmentent leurs prix, ce qui poussera les salariés à réclamer encore une augmentation, etc... La Chine semble en train de mettre le doigt dans ce que l'on appelle une spirale prix-salaire.
Face à ce mécanisme, les mesures prises par le gouvernement chinois sont pour l'instant presque insignifiantes. D'un coté, il y a une multitudes de mesures administratives plus ou moins symboliques dont l'une des plus récentes est le contrôle des prix de certains légumes. La structuration des réseaux de distribution est sans doute insuffisante en Chine pour qu'un tel contrôle soit efficace, il va simplement stimuler le marché noir et les dessous de tables.
De l'autre, il y a la remontée des taux directeurs. Mais actuellement, les taux d'intérêt en Chine restent très nettement inférieur à l'inflation. Ce qui signifie concrètement que si vous achetez n'importe quoi (pourvu que ça se conserve : un appartement, de l'or, des algues séchées, de l'ail...) et que vous le revendez plus tard vous gagnerez plus (ou plus exactement vous perdrez moins) que si vous aviez déposé votre argent à la banque - et bien sur plus que si vous aviez gardé vos billets sous le lit. Les chinois ont donc intérêt à dépenser leur argent au plus vite pour conserver le moins possible de monnaie, ce phénomène encourage la spéculation et entretient la hausse des prix. Il faudrait pour l'enrayer des mesures bien plus radicales que celles qui ont été prises jusqu'ici, à commencer par remonter les taux d'interet réel au-dessus de zéro, c'est-à-dire augmenter jusqu'à environ 5% le taux de dépôt, soit +2.25 bien loin des +0.25 du 25 décembre. Mais de telles mesures ne seraient pas indolores.
Pour nous autres européens, une inflation durable en Chine a un bon et un mauvais coté. Le mauvais, c'est que cette situation va se répercuter sur les produits importés de Chine : pour la première fois depuis bien longtemps, les prix des produits manufacturés risquent d'augmenter dans nos supermarchés.
La bonne, c'est que c'est exactement ce que tout le monde semble réclamer à cor et à cri depuis quelques mois. L'inflation chinoise va avoir pour nous exactement le même effet qu'une réévaluation du RMB. Il est d'ailleurs assez probable que le gouvernement chinois en prendra conscience et préférera réévaluer s'il ne parvient pas à faire baisser son taux d'inflation dans les prochain mois.
La période 2008-2010, symbolisée par le sans-faute de la séquence Jeux Olympiques de Pékin et exposition universelle de Shanghai, a été particulièrement faste pour la Chine. Qu’en sera-t-il des deux années à venir ?
Un constat s’impose tout d’abord : l’année qui vient de s’écouler a été celle de la Chine triomphante. Son économie a redémarrée au quart de tour laissant ses principaux concurrents sur place. En intervenant dans la crise européenne et en résistant aux pressions pour la réévaluation de sa monnaie, la Chine a commencé à jouer le rôle d’une grande puissance économique. Cerise sur le gâteau, l’enquête PISA de l’OCDE a fait des élèves shanghaiens les plus performants au monde !
Ces réussites auraient pu reléguer au second plan les difficultés internes mais fin 2010 le régime chinois a montré des signes de nervosité. Parmi ces ceux-ci, le plus révélateur a sans doute été la censure en Chine de la prise de position réformiste du premier ministre Wen Jiabao.
La période 2011-2012 va être une période de transition politique : un nouveau président et un nouveau premier ministre doivent être désignés, et avec eux c’est une bonne partie de l’administration centrale chinoise qui devrait être renouvelée. L’enjeu est donc de taille pour l’avenir de la Chine (et accessoirement pour l’avenir du monde, d’autant que les exécutifs américains, russes et français seront eux-aussi renouvelés en 2012).
Or le régime chinois n’a pas de mécanisme de succession. Les transitions peuvent très bien se passer comme celle de 2003 mais aussi tourner à la catastrophe comme en 1989.
Les premiers préparatifs de la transition de 2012 ont semblé laborieux. La nomination de Xi Jingping, le favori pour succéder à Hu Jintao, à la vice-présidence de la Commission militaire centrale a été finalement annoncée en octobre 2010 avec un an de retard, ce qui augure mal de la suite. Simultanément, l’intervention pro-démocratique de Wen Jiabao, et surtout les réactions qu’elle a provoqué : censure et pétition d’officiels contre la censure, ont montré que l’aile réformiste du Parti communiste chinois veut avoir son mot à dire et que certains dans l’appareil d’Etat n’entendent pas lui laisser la parole.
Il est probable que cette situation se dénouera en 2012 dans la grande tradition chinoise par un ticket entre un président orthodoxe et un premier ministre plus ouvert. Cependant d’ici-là les deux ailes du parti pourraient vouloir pousser chacune le rapport de force en leur faveur. Les tensions peuvent donc se prolonger.
D’autant que la Chine s’engage dans une autre transition, celle d’une économie de rattrapage appuyée sur une industrie manufacturière à faible valeur ajoutée vers une économie moderne et compétitive.
En effet, deux phénomènes économiques ont marqué l’année 2010 en Chine : d’une part l’apparition de revendications sociales victorieuses dans les entreprises comme à l’échelle du pays, avec par exemple la revalorisation des salaires chez FOXCONN ou l’augmentation des salaires minimaux et des pensions, et d’autre part un redémarrage de l’inflation. Ces deux phénomènes sont en partie liés et, en tous cas, s’alimentent l’un l’autre. Dans les années qui viennent, ils vont petit à petit affaiblir la compétitivité chinoise. Or le refus de réévaluer le yuan montre que la Chine estime avoir encore besoin d’exporter à bas prix pour faire fonctionner son économie. C’est le modèle économique qui a permis le décollage de la Chine qui arrive à bout de souffle.
Avec près des deux tiers de sa population qui rêve d’abandonner la campagne pour un emploi dans une grande ville, la Chine a désespérément besoin d’une croissance forte pour éviter l’explosion. Un simple ralentissement serait catastrophique. Elle doit donc trouver un nouveau moteur à son économie. Actuellement, elle semble tâtonner : Va-t-elle tourner ses exportations vers des produits à plus forte valeur ajoutée ? Va-t-elle développer son marché intérieur ? Et, dans tous les cas, un tel changement est-il possible sans bouleversements culturels, sociaux et politiques ?
A bien des égards, 2010 a vu l’aboutissement des politiques misent en place depuis les années 90. Pour continuer à se développer, la Chine va devoir trouver une nouvelle impulsion politique et économique. 2011 s’annonce donc comme une année décisive.
La Chine n'a
décidément pas de chance avec les prix Nobel.
Si on veut bien laisser de coté le Dalai Lama, prix Nobel de la paix 1989, tous les ressortissants chinois qui ont obtenu un prix Nobel avaient déjà changé de nationalité. Pas vraiment de quoi se féliciter...
Et voilà enfin en 2010 le premier prix Nobel pour un chinois se réclamant comme tel et vivant en Chine. Plus précisément dans une prison chinoise car, pas de chance, il ne s'agit pas d'un prix Nobel de physique, d'économie ou de littérature mais d'un prix Nobel de la paix décerné à un dissident. Double claque pour la Chine : une pour ses prétentions scientifiques et culturelles, l'autre pour l'image de puissance respectable et apaisée qu'elle veut se donner.
Le lauréat, je n'y reviens pas, est bien sur Liu Xiaobo dont la gloire et le crime est d'avoir participé à la rédaction de la Charte 08, document d'ailleurs assez mesuré et consensuel en faveur de réformes en Chine.
De mon point de vue de citoyen occidental je ne peux que me réjouir du choix du comité Nobel parce qu'il met un grain de sable format Ayers Rock dans les confortables mécaniques diplomatiques. Impossible ici de ménager la chèvre et le chou, il faut prendre position. Qu'est-ce que cela signifie d'aller à la cérémonie de remise de ce prix ? Que la Chine ne partage pas nos valeurs et que nous sommes près à l'affronter sur le plan idéologique. C'est le mythe du parallélisme entre ouverture économique et ouverture politique qui s'effondre un peu plus. Même contrainte et forcée, c'est avec une réelle satisfaction que l'on voit la France obligée de sortir de sa stratégie commerciale de moins-disant démocratique. Bien sur malgré toutes les fanfaronnades à usage interne ce prix Nobel n'a été salué que du bout des lèvres, bien sur le Président de la République n'a même pas osé réclamer la libération de M. Liu, mais il faudra bien réconcilier un peu les paroles et les actes en allant s'asseoir demain à Oslo...
Vu de Chine, l'attribution du prix Nobel de la paix à Liu Xiaobo a mis le régime chinois dans une position extrêmement inconfortable. Sur le plan interne, il a donné une audience inespérée aux partisans des réformes, d'autant que la stratégie de black out sur internet et dans les médias a été en partie inefficace et a placé la Chine en porte-à-faux avec son activisme à l'international : comment occulter un évènement tout en publiant des communiqués outrés à répétitions ? Ce prix a aussi donné aux dissidents chinois la perspectives d'une reconnaissance de leur action à l'étranger. C'est un formidable encouragement alors que jusqu'ici ils se heurtaient non seulement à la censure et à la répression à l'intérieur mais aussi à l'indifférence à l'extérieur.
Sur le plan de son image à l'étranger, le régime chinois est allée rejoindre l'Allemagne nazie, l'URSS brejnevienne et la junte Birmane dans le petit club des gouvernements qui emprisonnent les prix Nobel de la Paix. Il pouvait difficilement en être autrement mais en choisissant de plus de menacer de représailles les pays qui assisteraient à la cérémonie de remise du prix, la Chine n'a semble-t-il pas fait le bon choix. D'abord elle s'est posée en pays menaçant, n'hésitant pas à utiliser sa nouvelle puissance comme un moyen de coercition, ce qui ne pouvait que dégrader un peu plus son image. Ensuite elle a contraint les invités à prendre position en acceptant ou en refusant de se rendre à Oslo. Cette démarche aurait pu être payante si, comme le prétend le ministère des affaires étrangères chinois, "l'écrasante majorité des gens dans le monde" s'opposait au choix du comité mais en fait d'écrasante majorité seuls 19 pays seront absents. La Chine a voulu compter ses amis et ses inféodés, malgré ses efforts elle s'est retrouvée un peu seule et plutôt mal entourée.
Sauf coup de théâtre de dernière minute, la cérémonie de demain avec sa chaise vide - situation sans précédent depuis 1935 ! - s'annonce particulièrement douloureuse pour le régime chinois. De notre coté, on peut espérer une prise de conscience : l'émergence de la Chine n'est pas qu'un enjeux économique, elle nous interroge aussi sur nos valeurs.
En introduction à un prochain article sur la politique monétaire chinoise, quelques petits points techniques.
Pourquoi contrôler sa monnaie ?
Parce qu'en contrôlant une monnaie on contrôle prix des exportations et des importations : lorsque le cours de la monnaie chinoise baisse, les prix des produits chinois baissent pour les consommateurs européens et américains. Au contraire si le cours du Renminbi montait, le prix des produits étrangers, par exemple le pétrole, baisseraient en Chine. Le cours d'une monnaie n'est donc pas un chiffre abstrait, il agit directement à l'interieur du pays sur les prix, l'emploi et la croissance.
La Chine a bâti son modèle économique sur ses exportations bon marché (on dit sur sa "compétitivité-prix"), il lui faut par conséquent une monnaie stable et de préférence faible. Elle a donc décidé dans les années 1990 de maintenir le cours du Renminbi fixe par rapport à celui du dollar qui était alors la monnaie de son principal partenaire commercial. Une vingtaine d'années plus tard, compte-tenu de son dynamisme économique, ce cours fixe n'a plus aucun lien avec la réalité économique : le RMB est nettement sous-évalué.
Concrètement comment se traduit cette sous-évaluation ? par une distorsion du pouvoir d'achat des différentes monnaies. Mettons que vous ayez la même somme en RMB, en dollar et en euro, par exemple 6.6 RMB, 1$ et 0.75€. Ces 3 sommes, bien qu'identiques ne vous permettront pas d'acheter la même chose. En fait, selon les statistiques du Fond Monétaire International, la somme en RMB vous permettra en moyenne d'acheter 75% de plus que la somme en dollar et 108% de plus que la somme en euro. Cette distorsion donne évidemment un énorme avantage compétitif à ceux qui achètent en RMB et revendent en dollar ou en euro, c'est-à-dire aux exportateurs basés en Chine.
Mais dans ce cas, pourquoi les autres pays ne dévaluent pas leurs monnaies ? C'est une tentation mais si chacun fait baisser sa monnaie par rapport à celles des autres on revient au point de départ et il faut recommencer, c'est ça la "guerre des monnaies". D'autre part, la compétitivité des exportations ne se jouent pas que sur le prix (la haute couture ou l'aéronautique françaises restent concurrentielles malgré leurs coûts) et une monnaie forte a aussi des avantages.
Notons au passage que donner le pouvoir d'orienter le cours de la monnaie à une autorité politique plutôt que "aux marchés" n'est interdit par aucune loi divine. Pour l'Euro, ce pouvoir appartient en théorie à l'Eurogroupe mais il ne l'a jamais utilisé en 10 ans.
Et comment fait-on ?
Dans le cas de la Chine, le problème est le suivant : de très nombreux étrangers souhaitent investir ou faire des achats en Chine et pour cela il doivent acheter la monnaie locale, a contrario la Chine achète et investit peu à l'étranger. Sa balance des payements est donc excédentaire, ou pour le dire autrement la demande de Renminbi est supérieure à l'offre. Comme tout produit dans cette situation, la monnaie chinoise devrait donc voir son prix augmenter.
Pour éviter cela, la Banque Populaire de Chine, c'est-à-dire la banque centrale chargée de gérer la monnaie, crée artificiellement une offre de RMB : elle va acheter des produits dont le prix est en euro ou en dollar, par exemple des bons du trésor américain, jusqu'à ce qu'elle ait dépensé tous les excédents. Le cours reste alors stable.
Mais cette politique a un inconvénient : la Banque Populaire de Chine imprime des RMB. Ceux-ci partent à l'étranger mais en reviennent immédiatement (personne ne stocke de RMB dans son coffres en Suisse). A plus ou moins long terme, cet afflux de monnaie va mécaniquement créer de l'inflation. Pour ceux qui veulent comprendre pourquoi, voir cette petite explication bien infantilisante de la BCE.
Afin de maintenir à la fois la stabilité du cours du RMB et la stabilité des prix, la banque centrale doit retirer du marché intérieur la monnaie qu'elle a injecté à l'extérieur. Comment faire ? En récupérant cette somme sur l'épargne des chinois. Concrètement lorsqu'un chinois va déposer de l'argent à sa banque, cet argent n'est pas prêté à un autre client ou investi, comme il le serait sans doute en Europe. La réglementation chinoise va obliger la banque soit à conserver cet argent en réserve soit à le placer à la banque centrale qui paye en échange des intérêts. En macroéconomie, cette opération s'appelle une "stérilisation".
Mais alors, me diront les plus pugnaces, comment se fait-il que la Chine connaissent actuellement un poussée d'inflation ? Et bien c'est précisément le sujet de mon prochain article.
Oubliez l'éolienne tournant paisiblement
dans un paysage verdoyant. Ici, il y a du vent en moyenne 22 heures par jour et le paysage est constitué de minuscules parcelles de coton qui à cette saison sont aussi noires que si elles avaient
brûlées. Seul point commun avec le cliché : les machines sont les mêmes, essentiellement danoises ou américaines.
Nous sommes au bord de la Mer Jaune dans la préfecture de Nantong, à quelques heures de route de Shanghai (mais la route n'existe que depuis 2008). Cette zone portuaire stratégique à l'embouchure du Yangtze a longtemps manqué d'électricité pour assurer son développement. En 2004, un premier parc éolien d'une puissance relativement limitée (100 MW) a été construit à Rudong. Depuis les éoliennes ont poussé comme des champignons sur terre, et depuis peu en mer : une première unité de production off-shore a été raccordée au réseau en septembre.
Actuellement une quatrième tranche de 850 MW est en construction, elle portera la capacité totale à plus de 1 250MW c'est-à-dire l'équivalent d'un réacteur nucléaire. Et comme par ici les projets titanesques ne font pas peur, on parle déjà de construire les "Trois Gorges sur mer" : un ensemble de parcs éoliens sur terre et en mer dont la puissance se rapprocherait de celle de celle du barrage des Trois Gorges, soit environ... 20 000 MW ! Deux-cent fois la capacité de départ.
D'une manière générale, les projets éoliens se sont multipliés en Chine au cours de la décennie passée. Depuis 2004, la puissance des installations éoliennes chinoises double pratiquement chaque année de telle sorte que la Chine est aujourd'hui le premier marché mondial pour les éoliennes neuves. Selon l'Association Mondiale de l'Energie Eolienne, elle devrait même prendre la première place en termes de puissance totale installée dès l'année prochaine en dépassant les Etats-Unis.
Cette croissance impressionnante reflète la volonté du gouvernement chinois de développer les énergies renouvelables et en particulier de l'éolien malgré des difficultés techniques liées notamment à l'éloignement des zones les plus ventées (principalement en Mongolie intérieure et au Xinjiang).
Pour autant cette source d'énergie reste très négligeable à l'échelle des formidables besoins en énergie de la Chine : moins de 0.1% contre près de 75% pour le charbon, source d'énergie de loin la plus polluante.
Pour en savoir plus sur l'éolien et sur les projets d'énergie dans les pays en développement, visitez Energie&Développement, mon autre site consacré à ces questions.
De tous les révolutionnaires chinois, Zhou Enlai est le seul dont on se souvienne positivement sous nos
latitudes. En Chine son aura est plus grande encore et ce n'est pas un hasard si la version américaine de cette biographie est sous-titrée "le dernier parfait révolutionnaire".
Donné peu après sa naissance en 1898 à un oncle mourant pour épargner a ce dernier la honte d'avoir à paraître devant ses ancêtres sans descendance, Zhou Enlai n'était-il pas prédestiné à faire sacrifice de sa personne ? Il poursuit de brillantes études en Chine mais échoue au Japon dont il revient en 1919 pour être un animateur du Mouvement du 4 mai contre le Traité de Versailles. Rapidement libéré de prison, il s'installe en France où il délaisse peu a peu ses études pour fonder la branche européenne du Parti Communiste Chinois.
De retour en Chine, il abandonne son premier amour pour un mariage de raison avec une activiste brièvement rencontrée lors du mouvement de 1919. Il travaille alors à donner une armature militaire au PCC. En 1927, il organise le soulèvement de Shanghai qui ouvre la ville aux nationalistes de Tchang Kai-Check, alors alliés des communistes. L'alliance ne dure pas et quelques mois plus tard Zhou échappe de justesse au massacre de Shanghai. Il ne lui reste plus qu'à rejoindre les campagnes où il devient un membres éminent du PCC et participe à l'ascension de Mao Zedong.
Avec la victoire des communistes sur les japonais puis sur les nationalistes, et la création en 1949 de la République Populaire de Chine, Zhou devient ministre des affaires étrangères et premier ministre, poste qu'il occupera sans interruption jusqu'à sa mort en 1976.
L'histoire de jeune république populaire va être mouvementée. En 1958, Mao lance le Grand bond en avant, il s'ensuit une famine qui fait plusieurs dizaines millions de morts. Dans l'ombre Zhou tente de minimiser les souffrances de la population.
Mis en retrait du pouvoir après cette catastrophe, Mao déchaîne le culte de sa personnalité et lance la Révolution Culturelle. Elle durera une décennie de 1965 a 1975 pendant lesquels un Mao paranoïaque semble vouloir conjurer sa propre fin en faisant chuter un à un tous ceux qui pourraient lui succéder. Non seulement Zhou parvient à échapper à ce jeu de massacre mais il protège aussi nombre de personnalités des exactions des gardes rouges et arrive peu à peu à reprendre en main la situation politique. Mais en 1972, lorsqu'on diagnostique à Zhou Enlai un cancer de la vessie, Mao intervient pour empêcher a l'équipe médicale d'informer le premier ministre puis pour lui refuser tout soin.
Zhou parvient encore à organiser la visite de Nixon en Chine. C'est à l'agonie qu'il lance les "quatre modernisations" et passe les rênes du pouvoir a Deng Xiaoping, jouant ainsi un rôle décisif dans la transformation de la Chine d'un chaudron politique en une économie en ordre de marche. Il meurt au début de 1976 seulement quelques mois avant Mao.
C'est a ce mythe que s'attaque Gao Wenjian, et surtout à sa seconde partie : son livre porte pour l'essentiel sur la période de la Révolution Culturelle - rien d'étonnant à cela puisque ses propres parents ont eu à en subir les persécutions.
Zhou, nous explique en substance Gao, a certes utilisé son influence pour adoucir un peu les souffrances de la population pendant cette période mais sans ce second d'exception et ses talents d'organisateur, Mao n'aurait pas pu se livrer bien longtemps a ses délires. Zhou aurait pu refuser de servir Mao, cela aurait mis fin a sa carrière politique et lui aurait vraisemblablement coûté la vie mais la Révolution Culturelle en aurait été tres nettement écourtée. Il ne l'a pas fait. Il n'est donc pas le "parfait révolutionnaire", simplement le parfait fonctionnaire de la tradition confucéenne, "le ministre qui reste loyal quand l'empereur s'égare". Un mythe pour un autre : le changement peut sembler minime, en Chine il a justifié l'interdiction de ce livre.
Les amateurs de révolutionnaires romantiques devront encore relire le "voyage à motocyclette". Ceux qui espèrent une biographie complète de Zhou Enlai ont sans doute intérêt à attendre un ouvrage un peu plus exhaustif, peut-être une prochaine version de celui-ci qui passerait moins vite sur les 60 premières années de sa vie. Restent ceux qui sont intéressés par un description détaillée des mécanismes administratifs et des logiques d'ego derrière la Révolution Culturelle, ceux-la seront comblés...
Zhou Enlai, l'ombre de Mao - Gao Wenjian - Editions Perrin
Aymar de Chaunac, vice-président du Comptoir de l'intelligence économique, répond a quelques questions sur la Chine et l'intelligence économique.
Chinoiseries : En un mot, qu’est-ce que l’intelligence économique ?
Plusieurs définitions existent. C’est tout d’abord une traduction approximative du terme anglo-saxon de « business intelligence » qui signifie littéralement renseignement économique. Ensuite, l’IE peut être définie de deux manières différentes selon que l’on se place sur un plan macro ou micro économique. Sur un plan macro-économique, c’est l’ensemble des dispositifs étatiques et administratifs qui permettent, sur un plan offensif, d’acquérir des renseignements stratégiques sur des marchés étrangers et des entreprises qui les composent pour les mettre à disposition des entreprises du pays en question ; sur un plan défensif, tous ces dispositifs permettent d’accompagner les entreprises dans une démarche de protection de leur patrimoine économique. Sur un plan micro-économique, c’est l’ensemble des dispositifs d’une entreprise qui permettent sur un plan offensif, d’acquérir des informations stratégiques sur un concurrent (cellule de veille concurrentielle) et sur un plan défensif, de protéger son savoir-faire (sécurité des systèmes d’information).
Chinoiseries : Quelle est son importance dans la vie économique aujourd’hui ? On parle parfois de « guerre économique », est-ce que cette expression se justifie ?
L’IE prend de plus en plus de poids dans la vie économique mondiale. Beaucoup de pays se sont dotés de systèmes d’intelligence économique. Le Japon a été précurseur dans ce domaine. Au sortir de la Guerre Froide, les États-Unis ont mis un dispositif très puissant. En France, cette notion est apparue pour la première fois en 1995 dans le rapport Martre. Mais c’est en 2003, à la suite du rapport du député Bernard Carayon « compétitivité économique, cohésion sociale et intelligence économique » que la France s’est dotée d’un véritable système d’intelligence économique avec un Haut responsable à l’intelligence économique puis aujourd’hui avec une délégation interministérielle à l’intelligence économique. La particularité du modèle français, c’est la notion d’intelligence territoriale avec l’ensemble des Chambres de Commerce et d’Industrie qui sensibilisent les PME à l’Intelligence économique. C’est un modèle qui influence les pays latins et ceux du Maghreb.
Personnellement, je crois que la notion de « guerre économique » est adaptée au contexte actuel. Parfois, on estime que le vocabulaire guerrier n’est pas adapté au monde économique mais dans l’environnement hyperconcurrentiel qui découle de la mondialisation, les entreprises ne se font pas de cadeau et se livre bel et bien à une guerre qui fait des victimes à ne pas oublier, les chômeurs. A titre d’exemple, la déferlante du textile chinois a provoqué en Espagne la fermeture de 400 entreprises textiles et la disparition de 80 000 emplois.
Chinoiseries : La Chine est-elle plus active dans ce domaine que d’autres pays ?
Je ne sais pas si elle est plus active que d’autres pays mais je sais qu’elle ne pratique pas la même intelligence économique que les pays occidentaux. Alors que ces derniers pratiquent majoritairement de l’IE défensive, les Chinois pratiquent une IE offensive. Mon estimation personnelle est la suivante. Les pays occidentaux font de l’IE offensive à 30% et de l’IE défensive à 70% en moyenne avec une exception notable pour les États-Unis et le Japon où c’est plus du 50/50. Quant aux Chinois, ils font de l’IE offensive à 90% et de l’IE défensive à 10%. L’IE offensive pratiquée n’est pas de la même nature non plus. Lorsque les pays occidentaux font de l’IE offensive, c’est pour gagner des parts de marché alors que lorsque la Chine fait de l’IE offensive, c’est principalement pour acquérir de la technologie.
Question posée par un lecteur : A l’inverse, la France et les autres pays européens ont-ils des stratégies d'intelligence économique en Chine ?
Il est évident que l’Europe a des stratégies d’IE en Chine parce que celle-ci représente le marché le plus porteur du moment. Pour cela, les Etats européens cherchent à avoir une connaissance parfaite du marché chinois, de son environnement politique et juridique, des tactiques de négociations chinoises… Les services de renseignement des pays européens sont très actifs dans ce domaine. Dans les ambassades, les missions économiques sont chargées de collecter des informations stratégiques sur le marché chinois. On ne se mobilise pas seulement au niveau étatique mais également au sein des entreprises. Celles-ci, dans leurs cellules de veille, acquièrent des informations sur la Chine et sur ses concurrents avant d’entamer des négociations avec évidemment plus ou moins de succès.
Sur un plan plus défensif, des stratégies existent. Beaucoup d’entreprises font appel à des administrations ou à des cabinets d’intelligence économique avant de se rendre en Chine pour connaître les risques de pillage technologique en Chine et pour connaître certaines parades.
Chinoiseries : Y a-t-il une stratégie coordonnée par les autorités chinoises ? Quels sont en Chine les acteurs institutionnels de l’intelligence économique ? Quels sont leurs cibles ?
Les Chinois n’utilisent pas le terme d’Intelligence économique mais ils en font, tout du moins pour une partie de ce recouvre l’IE. Il n’y a pas non plus un dispositif centralisé d’intelligence économique mais une multitude d’acteurs qui participent au système de renseignement économique chinois. J’en citerai ici quelques uns. Le Ministère des Sciences et Technologies, en charge de la veille technologique ; Le Ministère du Commerce, chargé d’accompagner les entreprises chinoises dans leurs négociations commerciales ; le Bureau de recherche des affaires du Conseil d’Etat, chargé d’acquérir des renseignements stratégiques au profit du Premier Ministre Chinois ; le Ministère de la sécurité de l’Etat qui regroupe l’ensemble des services secrets chinois chargé de l’espionnage économique ; le Ministère des Affaires étrangères dont les diplomates recueillent des informations dans le domaine technologique ; on peut citer également la Commission des Sciences et Technologies de l’Industrie de défense. Il faut savoir que toutes ces institutions se sont mises au renseignement économique offensif à partir véritablement d’une directive de 1995 du Comité central du Parti communiste chinois : « Décision sur l’accélération du développement scientifique et technique ». Fait intéressant, cela correspond à la naissance de l’IE en France.
Leurs cibles sont évidemment les entreprises occidentales, japonaises ou encore sud coréennes, celles qui notamment développent des produits de haute technologie. Mais la Chine ne s’attaque pas seulement à ces entreprises. Elle sait très bien que d’autres pays émergents sont ses principaux compétiteurs. Elle s’intéresse donc de près à ces entreprises, notamment à celles de l’Asie du Sud Est dans les pays qu’on nomme Tigres et Dragons (Malaisie, Thaïlande, Vietnam…).
Chinoiseries : Les entreprises chinoises mènent-elles en plus des recherches pour leur propre compte ? Au-delà de l’acquisition d’informations techniques, quelles peuvent être leurs objectifs ?
Les entreprises chinoises n’ont pas encore en leur sein de véritables dispositifs d’intelligence économique. Elles pratiquent du renseignement économique de façon désordonnée mais cela rapporte toutefois ses fruits. Ainsi, il n’est pas rare qu’elles envoient des stagiaires dans d’autres entreprises pour recueillir de l’information. Elles n’hésitent pas à envoyer des délégations dans des salons d’affaire en Europe ou ailleurs pour obtenir des renseignements précieux auprès d’intervenants parfois un peu trop bavard. Bien d’autres exemples d’ingérence sont à noter.
Il est vrai qu’elles ne font pas qu’espionner pour acquérir de l’information technique. Elles disposent de très bon négociateurs qui leurs font de plus en plus gagner des marchés. Il faut en être conscient. En étant auparavant nos simples clientes, elles sont devenues nos concurrentes.
Chinoiseries : Concrètement, quelle formes peut prendre une ingérence économique ?
L’ingérence économique chinoise est multiforme. Elle peut être légale, à la limite du légal voire illégale. Le système des « joint venture » fait en sorte que les entreprises occidentales apportent leurs techniques pour servir le partenaire chinois. La signature de gros contrats commerciaux a pour corollaire le transfert de technologie. Nous n’allons pas nous plaindre des signatures actuelles d’importants contrats entre la Chine et la France mais il ne faut pas être naïf. Cela profite également à la Chine. Les accords de coopération scientifique sont encore des moyens pour les Chinois d’acquérir de la technologie. En 2006, l’Union européenne avait passé plus de cent accords de ce type. L’envoi d’étudiants chinois dans les universités européennes et américaines a une valeur ajoutée très importante quand ceux-ci reviennent au pays. Il y a actuellement plus de 15 000 étudiants chinois en France.
Dans les techniques à la limite du légal, il y a le fait pour la Chine d’acquérir des produits commerciaux et d’en transférer quelques uns dans des laboratoires afin qu’ils soient disséqués et analysés. C’est ce qu’on appelle le « reverse engineering ».
Enfin, il y a les modes opératoires illégaux dont fait partie l’espionnage industriel avec notamment les cyber-attaques. Les services de renseignement chinois y contribuent largement. Dans les procédés illégaux, il y a bien sûr le copiage et la contrefaçon. La Chine est la championne de la violation des droits de la propriété intellectuelle. En 2006, on estimait que seulement 9% des entreprises européennes n’avaient pas été victimes de vols de propriété intellectuelle en Chine. Cette même année, 83% des saisies de douaniers européens provenaient de Chine. Les pays qui déposent peu de brevets sont donc les plus vulnérables. La France en fait partie.
Question posée par un lecteur : Comment se protéger ? Est-ce que les protections classiques (brevets…) sont reconnues en Chine ? Est-ce qu'elles sont efficaces ? Y a t-il des précautions particulières à prendre vers ce pays ?
Parce qu’il est reconnu que la Chine représente un danger pour les entreprises occidentales, il ne faut pas arrêter pour autant de commercer avec ce pays. Il représente un énorme marché et donc un potentiel extraordinaire de croissance pour nos entreprises. Il faut trouver le juste milieu entre le business et la délivrance d’informations. Ceci passe par plusieurs moyens : tout d’abord, avoir une connaissance parfaite du marché chinois, des techniques de négociation : savoir être patient dans les pourparlers commerciaux. A vouloir trop vite conclure un contrat, on risque de céder sur le transfert de technologie. Il ne faut pas oublier qu’on se trouve au pays de Confucius et de Sun Tse. S’adresser aux missions économiques dans les ambassades ou à des cabinets d’avocats d’affaire occidentaux en Chine qui ont l’habitude des négociations commerciales en Chine. Savoir protéger sa propriété intellectuelle. Il faut également former nos commerciaux pour que ceux-ci, fiers de leur savoir faire, ne lâchent pas trop d’informations stratégiques lors de conférences ou salons. Il y a aussi des tas de bonnes pratiques à connaître pour protéger le patrimoine de son entreprise : ne pas travailler dans les transports ; ne jamais lâcher son portable des yeux ; parler avec prudence des affaires dans les lieux publics.
Il ne faut pas oublier non plus que nous disposons dans nos pays de services de contre espionnage économique qui aident les entreprises à ne pas se faire voler leur patrimoine scientifique. En France, la Direction Centrale du Renseignement intérieur a un service dédié à cette lutte.